Les ressources

Atelier intersectionnalité – Cartographier ses privilèges et oppressions

Les éléments qui composent notre identité sont multiples : genre, classe économique, âge, orientation sexuelle, situations professionnelle et familiale, couleur de peau, condition physique, croyances religieuses, origines géographiques, opinions politiques, régime alimentaire… En fonction de ce mélange unique, le rapport au monde de chacun·e peut-être très différent, entre privilèges et oppressions.

En fonction des différents éléments qui composent leur identité, certaines catégories de personnes bénéficient d’avantages et de droits supplémentaires – des privilèges sociaux. Au contraire, d’autres sont systématiquement et quotidiennement opprimées : leurs capacités à développer et exercer leurs aptitudes et à exprimer leurs besoins, pensées et sentiments sont inhibées. Les mécanismes sociaux qui aboutissent à ces inégalités sont souvent invisibles, et les personnes concernées parfois inconscientes de l’être, qu’elles bénéficient ou qu’elles souffrent de ces situations. Pour compliquer encore un peu l’équation, en plus de ne pas être figés dans le temps, des éléments d’identité nous sont continuellement attribués par autrui, en fonction de leurs propres représentations et perceptions. Pour faire le point sur ces questions et y voir plus clair, nous vous proposons un atelier permettant d’y réfléchir collectivement.

« Nous avons toutes et tous besoin de rompre consciemment avec le système oppressif existant »
bell hooks, 1984

Le premier objectif de cet atelier est introspectif : il est l’occasion de faire le point sur sa situation personnelle et de pouvoir mieux se situer dans l’espace social. L’occasion également de (re)découvrir que ce qui peut sembler anodin à certain·es – choisir ses vêtements, partager un moment de tendresse dans un espace public, croiser la police, s’exprimer au sein d’un groupe, rentrer chez soi tard, se soigner, prendre les transports en commun… – peut s’avérer très compliqué pour d’autres. Grâce aux comparaisons et aux mises en perspectives des expériences, chacun·e pourra prendre conscience de ses privilèges et oppressions, les identifier et de les nommer comme telles. Il deviendra alors par exemple possible d’aborder le privilège d’être perçu·e comme appartenant à « la norme ».

Une fois cette conscientisation effectuée, il devient alors possible d’aborder le deuxième objectif de l’atelier : penser les interdépendances et les liens qui existent entre les différentes inégalités, c’est-à-dire adopter une perspective intersectionnelle. Certaines oppressions se nourrissent ou se cumulent entre elles, quand d’autres peuvent sporadiquement limiter une partie des expériences négatives associées à telle ou telle part de notre identité. Pour beaucoup, la multiplicité des oppressions construit une expérience différente de leur simple addition, et aboutit à une situation unique. Pour schématiser, les oppressions que peut vivre une femme noire ne sont pas équivalentes au cumul des oppressions vécues d’un côté par la plupart des femmes et de l’autre par celles vécues par la plupart des personnes noires. Au contraire, cette femme noire connait une situation d’oppression spécifique à cette identité. Ainsi, l’approche intersectionnelle permet à chacun·e de démêler le croisement unique de tous les éléments qui constituent son identité propre et de pouvoir comprendre comment ils agissent les uns avec les autres selon les espaces sociaux.

Cette approche permet également d’appréhender et d’apprivoiser les contradictions que chacun·e peut connaître. Chaque parcours est traversé d’ambiguïtés et rares sont ceux qui peuvent être enfermés dans des représentations absolues. Ce qui est généralement une oppression peut par exemple parfois devenir un avantage un bref instant. Parfois même, les différents éléments qui constituent une identité s’agencent d’une telle manière qu’un privilège vient nourrir une oppression subie. Comment être un·e salarié·e confortablement rémunéré·e et anti-capitaliste ? Une femme cisgenre féministe et hétérosexuelle ? Inquiet·e du changement climatique et y contribuer ? Victime de violences policières et contribuable fiscal ? Et même pourquoi pas, tout cela en même temps !

Bien plus ambitieux encore, le troisième objectif de cet atelier est de permettre l’émergence de luttes réellement solidaires et collectives. Grâce au travail d’introspection de chacun·e, il devient alors possible de réfléchir ensemble aux manières dont nous pouvons agir pour mettre un terme à toutes les oppressions identifiées, en fonction des rapports que nous entretenons avec elles, individuellement et collectivement. Alors seulement, nous pouvons voir s’ouvrir des pistes de réflexion et de recherche, comprendre comment supprimer ses comportements inappropriés et devenir un·e allié·e à même de soutenir les luttes menées par celles et ceux victimes d’oppressions que nous ne subissons pas, imaginer des moyens de nous organiser et d’agir pour l’égalité réelle et l’émancipation de tou·tes.

« Personne ne libère autrui, personne ne se libère seul, les humains se libèrent ensemble »
d’après Paulo Freire, 1974

L’atelier

  • Durée : 2h
  • Animat·rices : 1 ou 2
  • Participant·es : 15 maximum (groupe mixte ou non)
  • Matériel :
    • feuilles de papier (si possible A3 ou plus grandes)
    • tableau pour les notes collectives
  • Organisation de l’espace : groupes de 3 ou 4 personnes

Déroulé

Présentations (10 mn)
  • L’atelier : objectifs, raisons, déroulement, horaires…
  • Tour des prénoms des participant·es
  • Rappel de l’importance de la confidentialité et de la bienveillance pour que l’atelier puisse avoir lieu :
    • avant de pouvoir partager des informations concernant une personne pendant ou après l’atelier, il est indispensable d’avoir son accord clair
    • cet atelier invite à échanger sur des sujets parfois sensibles : il est indispensable que chacun·e adopte une posture bienveillante et respectueuse, en particulier lorsqu’il s’agira d’entendre nommer ses propres privilèges comme tels
  • Pour l’animat·rice, expliciter sa propre situation et inviter les participant·es à lui signaler ses éventuelles maladresses ou usages de privilèges

1er objectif – Introspection : faire le point sur sa situation personnelle et se situer dans l’espace social

Auto-portrait (5 mn)

Individuellement, chaque participant·e liste les éléments qui constituent son identité.

Remue-méninges : quels sont les éléments qui constituent nos identités ? (5 mn)

L’animat·rice prend en note et organise les idées des participant·es en catégories. Par exemple :

  • Âge
  • Apparence
  • Classe économique
  • Condition mentale
  • Condition physique
  • Couleur de peau
  • Croyances religieuses
  • Genre
  • Langues
  • Métier
  • Nationalité
  • Opinions politiques
  • Orientations sexuelles
  • Origines géographiques
  • Parcours scolaire
  • Régime alimentaire
  • Situation administrative
  • Situation familiale
  • Situation professionnelle
Reprise de l’auto-portrait (5 mn)

Individuellement, chaque participant·e complète son portrait avec les éléments collectivement identifiés.

Cartographie (10 mn)

Une fois ce premier travail d’introspection réalisé, les participant·es choisissent autant d’éléments d’identité qu’il y a de groupes pour les réfléchir collectivement. Ainsi, tous les groupes travailleront ensuite sur une base commune.

Une fois ce choix effectué, les participant·es répartissent entre les groupes les éléments d’identité choisis : chacun devra concentrer son travail sur un élément que ses membres souhaitent particulièrement explorer.

Les cartographies commencent : sur une grande feuille, chaque participant·e dessine une grande bulle symbolisant un « continent » pour chacun des éléments d’identité choisis collectivement. À l’intérieur, les participant·es listent les oppressions et les privilèges liés à cet élément d’identité qu’ils ou elles peuvent vivre. Par exemple :

Exemple de cartographie

Si le temps le permet, les participant·es peuvent ajouter de nouveaux continents à leur carte pour les éléments d’identités qu’ils et elles souhaiteraient explorer.

Visite des « mondes » de chacun·e (10 mn)

Au sein de chaque groupe, les participant·es comparent leurs cartes, en commençant par l’élément d’identité à travailler en particulier par le groupe.

Mise en commun (20 mn)

Une fois la comparaison des cartes terminée au sein des groupes, un·e ambassad·rice restitue à l’ensemble des participant·es l’essentiel des échanges concernant l’élément d’identité travaillé par le groupe. L’animatrice prend en notes les oppressions vécues par des participant·es. À ce stade, l’objectif n’est pas de rechercher des solutions, mais de prendre conscience des situations vécues par chacun·e et de pouvoir se situer dans l’espace social.

Cartographie (5 mn)

À partir de la mise en commun et des notes de l’animat·rice, chaque participant·e complète sa carte pour y ajouter des privilèges et oppressions jusque-là inconscientes.

2ème objectif – Adopter une perspective intersectionnelle : penser les interdépendances et les liens qui existent entre les différentes inégalités

Cartographie (10 mn)

Chaque participant·e établit des liens entre les différents « continents », plus ou moins vastes et centraux, ou au contraire isolés. Il s’agit ici de réfléchir à la manière dont les éléments qui composent notre identité interagissent entre eux, parfois pour renforcer des inégalités, parfois pour les atténuer, sporadiquement ou durablement.

Exemple de liens

Pour être menée à terme, cette réflexion nécessiterait évidemment bien plus de temps. Il s’agit ici de l’amorcer et de révéler les croisements les plus évidents et répandus. En la poursuivant, chacun·e pourra découvrir ou mieux saisir les ambiguïtés qui traversent son existence, avant de décider quoi en faire – ou non.

3ème objectif – Réfléchir aux manières d’agir ensemble

Mise en commun (25 mn)

Au cours de cette dernière partie, les participant·es le souhaitant exposent aux autres leurs réflexions et constats sur leur situation propre. Selon la dynamique du groupe et des participant·es, la discussion pourra alors naturellement évoluer vers des réflexions sur les liens entre les différentes oppressions, sur les moyens d’agir collectivement et solidairement, sur les actions possibles en tant qu’allié·e, etc.

Conclusion (15 mn)

Tour de parole permettant d’expliciter les ressentis et prises de conscience de chacun·e et de se remercier.

Notes

  • La durée de 2h nous semble à la fois trop courte pour faire plus qu’ébaucher les nombreuses questions soulevées lors d’un premier atelier, et à la fois suffisamment longue pour venir à bout de la concentration des participant·es. En fonction des situations, il pourrait être intéressant d’organiser plusieurs ateliers successifs, de demander aux participant·es de démarrer leur cartographie individuellement en amont, de la compléter dans la durée, d’allonger le temps de discussion… ou tout autre chose !
  • Selon les participant·es et objectifs du groupe, il peut être intéressant de mener l’atelier en non-mixité ou au contraire avec des personnes très différentes.
  • Si vous menez l’atelier plusieurs fois, conserver une trace des réflexions et conclusions des participant·es successi·ves peut enrichir les réflexions et comparaisons.
  • Bien qu’il nous semble plus intéressant de pouvoir comparer les expériences et de découvrir ses privilèges à la lumière des oppressions subies par les autres, il est évidemment possible de mener ce travail introspectif seul·e ! Même isolée, la cartographie des éléments qui constitue son identité nous semble déjà très intéressante.

Ressources

Cet atelier a été préparé avec un jeune collectif féministe des Yvelines dont le nom provisoire est Reprenons le pouvoir. Nous le publions sous licence Creative Commons 0 : cela signifie que vous pouvez le modifier et le partager comme bon vous semble, sans aucune condition ni restriction. Le droit français interdisant de renoncer à ses droits moraux (par exemple celui de nous voir attribuer la création de ce document), nous choisissons cette licence comme une déclaration d’intention.

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